Quels langues et langages pour écrire l’Afrique d’aujourd’hui ?

Bruno Gouteux - 6/06/2019
Image:Quels langues et langages pour écrire l'Afrique d'aujourd'hui ?

Goma - du 8 au 12 juin 2019
La pensée de Ngugi et la « décolonisation de l’esprit »

Autour de la pensée de Ngugi wa Thiong’o.
Quels langues et langages pour écrire l’Afrique d’aujourd’hui ? Politique linguistique, traduction et adaptation.
Institut français de Goma « La Halle des volcans », 11-12 juin 2019 & Pole Institute, 8 juin.

8 juin : atelier de lecture préparatoire à la table ronde (à partir d’extraits de textes de Ngugi wa Thiong’o) – Université alternative de Pole Institute, 14h-17h.

11 juin : représentation théâtrale, Le Soliloque du Roi Léopold de Mark Twain – Institut français, 18h.

12 juin  : table ronde à l’Institut français – 15h30-17h30.

Entrée est libre et gratuite à chacun de ces événements.

Intitulé « Quels langues et langages pour écrire l’Afrique d’aujourd’hui ? Politique
linguistique, traduction et adaptation
 », ce temps fort autour de Ngugi wa Thiong’o vise à faire découvrir la pensée critique de Ngugi wa Thiong’o au public congolais du Nord-Kivu.

Si le nom de Ngugi wa Thiong’o n’est pas inconnu des Congolais – ils ont étudié des extraits de ses œuvres littéraires traduites et publiées dans leurs manuels de français, les textes intégraux demeurant difficilement accessibles (Pétales de sang, La rivière de vie, Et le blé jaillira, Ne pleure pas enfant) –, la pensée critique de l’auteur kenyan reste largement méconnue.

De fait, c’est essentiellement depuis son exil américain, à partir des années 1980, que Ngugi commencera à écrire des essais portant sur la condition de l’écrivain en régime non-démocratique et dans une société fraîchement décolonisée.

Parallèlement à ses essais, écrits en anglais et largement diffusés internationalement, Ngugi cessera de composer son œuvre littéraire en anglais et n’écrira plus qu’en gikuyu, une langue kényane, s’auto-traduisant par la suite, en swahili, langue véhiculaire de l’Afrique de l’est, et surtout en anglais.

C’est dans Decolonising the mind. The politics of langage in African literatures (1986) qu’il fera officiellement ses « adieux » à l’anglais pour exhorter les écrivains africains à en faire de même.

Quoique son exemple sera somme toute assez peu suivi par ses pairs, son incitation à créer une littérature autonomisée, ancrée dans son contexte de création sera, elle, largement entendue dans le milieu littéraire africain.

Elle continue d’influencer aujourd’hui de jeunes écrivains du continent qui font de la pensée de Ngugi au sujet des langues d’écriture une sorte de viatique, comme un idéal vers lequel il faudrait tendre.

Goma, métropole des Grands Lacs située au carrefour de plusieurs pays (RDC, Rwanda, Ouganda, puis Burundi, Tanzanie, Kenya), influences culturelles et legs historiques, est un espace caractérisé par la pluralité des langues, puisque s’y croisent swahili, français, kinyarwanda, anglais, etc., mais aussi par la question des rapports encore marqués par des asymétries de statut et de légitimité sociale entre le français et les langues africaines.

La pensée de Ngugi sur la « décolonisation de l’esprit », caractérisée par un effort de réflexivité sur les usages de la langue, concerne donc tout particulièrement les écrivains, les dramaturges et autres artistes de la parole de la ville de Goma.

Seront alors organisés trois événements consécutifs :

8 JUIN 2019

Séance d’atelier de lecture collective de textes de Ngugi wa Thiong’o visant à introduire l’œuvre du penseur et le contexte socio-politique dans lequel elle s’inscrit. Cette séance se tiendra à l’Université alternative de Pole Institute (14h-17h).

11 JUIN 2019

La création et représentation d’une pièce de théâtre, l’adaptation du Soliloque du Roi Léopold de Mark Twain (1905), traduit par Jean-Pierre Orban (2004).
Cette pièce est mise en scène par Patrick Zézé, metteur en scène et opérateur culturel de Bukavu au Sud-Kivu et interprétée par un comédien de Goma, William Sham Weteshe et un comédien de Bukavu, Espoir Bulangalire. Jean-Pierre Orban en est le dramaturge. À l’instar de Ngugi qui en appelle à l’essor d’une littérature autonomisée assumant à la fois les langues qui l’innervent et les figures qui l’élèvent ou la lestent, l’équipe artistique cherchera à percevoir comment, à travers la pratique théâtrale, les acteurs congolais peuvent s’approprier ce texte et la figure spectracle du Roi Léopold II. Le Soliloque du Roi Léopold était certes conçu en son temps comme un pamphlet dénonçant, via la satire du personnage de Léopold II, les atrocités du régime léopoldien, mais il n’en demeure pas moins un texte de son temps, dans lequel les Africains restent cantonnés au triste sort de victimes tragiques et surtout de personnages muets, privés de toute capacité d’action.

L’équipe nous présentera cette première en Afrique, réalisée suite au cours de 3 résidences de création, d’avril à juin 2019. Le spectacle se tiendra dans la cour de l’Institut français.
Des échanges seront organisés avec le public après la représentation pour débattre avec les artistes et les spécialistes de Ngugi qui assisteront à la représentation.

12 JUIN 2019

Une table ronde autour de la pensée de Ngugi, essentiellement articulée autour de ses deux essais traduits en français : Pour une Afrique libre (2017) et surtout Décoloniser l’esprit (2011). Cette table ronde, organisée à l’Institut française, réunira :
Pierre Boizette (littérature comparée, Université de Nanterre-Paris 10) ;
Kä Mana (philosophe, fondateur et animateur de l’Université alternative à Pole Institute) ;
Jean-Pierre Orban (chercheur à l’ITEM Paris et écrivain) ;
Alex Wanjala Nelungo (littérature africaine, University of Nairobi).

Modérateurs :
Ben Kamuntu (slameur du collectif Goma Slam Session et militant de la LUCHA)
& Maëline Le Lay (chercheuse CNRS à l’IFRA-Nairobi).

Les débats seront ponctués par des lectures d’extraits de textes de Ngugi assurées par des slammeurs du collectif Goma Slam Session, et conclus par une mini-performance slam du collectif.

Le projet

Ce projet s’inscrit dans le cadre d’un projet plus large d’un cycle de séminaires qui se tiendront entre Goma et Nairobi. Co-organisé par IFRA-Nairobi et IF Goma, il porte sur les intellectuels d’Afrique et de la diaspora qui ont développé et développent une pensée critique sur les manières de penser et d’étudier l’Afrique. Après une première séance à Goma en juin 2019 autour de la pensée de Ngugi wa Thiong’o, la seconde séance se tiendra à Nairobi en décembre 2019 autour de la pensée de Valentin-Yves Mudimbe.
Le projet vise aussi à participer à la circulation de la pensée critique d’un pays à l’autre, dans l’optique de décloisonner les frontières internes à l’Afrique qui entravent la circulation des savoirs, notamment celles entre Afrique francophone et Afrique anglophone. Il doit enfin interroger l’épistémologie des sciences sociales appliquée à l’Afrique, contribuant ainsi aux initiatives actuelles sur la décolonisation des savoirs et la diffusion d’une pensée africaine sur l’Afrique.

Les deux essais de Ngugi traduits en français – Décoloniser l’esprit et Pour une Afrique libre – sont disponibles à la lecture à l’Institut français de Goma (consultation sur place).

A lire :

« Quand Ngũgĩ rentre à Nairobi », Esquisses, Maëline Le Lay (« When Ngũgĩ Comes to Nairobi », Mambo !)

« Ngugi Wa Thiong’o launches “Kenda Muiyuru” in Nairobi », James Murua (blog) :

« Ngugi Wa Thiong’o is not a new name to anyone who follows African writing. The Kenyan born author and scholar wrote Weep Not Child the first novel written in English in Kenyan in 1964. Since then he has gone on to write many novels and other texts the most famous of which was Decolonising the Mind in 1986. Decolonising the Mind is a collection of essays about language and its constructive role in national culture, history, and identity. In it he would announce a plan to return to writing in his mother tongue.
(...) »

___

Image : Maëline Le Lay

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 6/06/2019

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