50 ANS d’indépendance (17 août 1960 — 17 août 2010)
par Dr. Jean Aimé MOUKETOU

En décembre 1959, le général Charles de Gaulle déclare que : « L’indépendance réelle, totale, n’appartient en réalité à personne. Il n’y a pas de politique possible sans coopération. Il n’y a pas, si grand et si puissant qu’il soit, d’Etat qui puisse se passer des autres ».

C’est dans ce contexte qu’il consentit à octroyer l’Indépendance aux Etats d’Afrique noire d’expression française, particulièrement le Gabon, le 17 août 1960.

Celle-ci avait pour projet d’assurer la continuité de sa politique, son complice d’intérêt, Léon Mba, programmé pour être le président de la République Gabonaise.

À cheval sur l’équateur, avec une population d’environ 1 million d’habitants, le Gabon est un État d’Afrique centrale de 267.667 km², couvert à 85 % par la forêt équatoriale et qui dispose également de nombreuses richesses du sous-sol, à l’instar du pétrole, du manganèse, de l’or, du nickel, du phosphate, de l’uranium.

Ce pays pratique une économie de rente, très marquée par les paradigmes de la politique de la mondialisation des marchés, et qui, cependant, laisse peu de place à l’entrepreneuriat national. Cette situation empêche l’émergence d’un véritable secteur privé ou parapublic national dynamique capable d’assurer une compétitivité sous-régionale, continentale ou mondiale. Globalement, entre le 17 août 1960 et jusqu’à ce jour, le Gabon a connu plusieurs crises sans pouvoir toujours relever les différents défis. Autrement dit, nous assistons aujourd’hui à une faillite quasi généralisée.

Malgré cette Indépendance, version général de Gaulle, le Gabon est-il parvenu à entretenir des rapports de coopération d’égal à égal avec la France ? En d’autres termes, quel bilan peut-on faire après cinquante ans d’Indépendance du Gabon ? Ce temps a-t-il permis aux Gabonais d’amorcer un début de développement probant ou celui-ci est-il bridé par des intérêts politiques, économiques, industriels ou stratégiques de l’ex- puissance coloniale, la France ?

Pour vérifier nos interrogations nous allons analyser, la politique d’aménagement du territoire à travers le niveau d’équipement des infrastructures de base, le poids de la colonisation française sur la vie politique du Gabon, la dictature du PDG et ses alliés dans l’organisation des consultations électorales, les politiques prioritaires initiés par l’Etat. Nous terminerons notre analyse par les perspectives de développement de l’administration publique et l’éducation nationale.

La politique d’aménagement du territoire

En matière de politique d’aménagement territorial, on n’observe pas une meilleure répartition des hommes et des activités sur le territoire gabonais. Le pays manque d’une véritable politique de planification qui permette de développer une urbanisation rationnelle en matière, par exemple, de logement, de circulation urbaine afin de satisfaire les besoins essentiels des populations. Il en est de même du désenclavement des agglomérations humaines.

Si l’accès à certaines d’entre elles est rendu possible grâce aux tracés laissés par l’administration coloniale, leur entretien reste hypothétique, de même que la mise en œuvre de nouveaux projets telle que la connexion de la ville de Port-Gentil avec le réseau routier national. Les causes de ce retard sont légion et les plus évoquées font allusion à la désaffection du régime au pouvoir, depuis plus d’une quarantaine d’années. Et que dirait-on alors de la route Lébamba-Mbigou, qui traverse, sans conteste, des régions fortement peuplées.

Aujourd’hui, aménager le territoire gabonais ne se résume qu’à une simple organisation du territoire tel que le préconise l’Etat gabonais. La politique d’aménagement élaborée à l’heure actuelle n’a pas connu une véritable exécution. Elle n’est pas le fait d’acteurs sérieux intervenant à des échelles différentes de l’espace du pays, et dont les intérêts peuvent se trouver en concurrence. L’espace gabonais souffre des déséquilibres. Certaines disparités sont anciennes, tandis que de nouvelles apparaissent. Les provinces de l’Estuaire et de l’Ogoué-Maritime concentrent une grande partie des activités, des équipements et de la population nationale, tandis que le reste du pays est peu peuplé et peu actif. L’absence de voies de circulation à grande vitesse carrossables montre que les provinces du Gabon ne sont pas reliées entre elles. Il y a donc des territoires abandonnés au Gabon.

Les vrais besoins des populations gabonaises ne sont pas pris en compte. En effet, le contexte général du réseau routier gabonais est ridicule. En cinquante ans d’Indépendance, ce réseau routier compte 9170 km de routes classées et non classées, dont moins de 940 km seulement sont bitumées, 7600 km de routes latéritiques, 630 km de pistes ordinaires et, 156 ouvrages d’art définitifs et semi-définitifs, 650 ponts en bois et une dizaine de bacs encore en service. Avec 41 km de routes par 1000 km² et 10% de routes bitumées, le Gabon figure parmi les Etats de l’Afrique subsaharienne qui a le plus faible taux de routes bitumées.

Ces faibles valeurs s’expliquent essentiellement par des lourds investissements que le pays a consentis pour le développement d’autres modes de transports notamment la construction aventureuse du chemin de fer d’une seule voie reliant Libreville et Franceville sur 670 km, la construction de plusieurs aérodromes très mal entretenus. L’insuffisance des moyens de communication s’accompagne des difficultés de déplacement des producteurs paysans, du lieu de ramassage des produits (cacao, café, banane, manioc…) au centre d’achat ou au marché.

Les producteurs gabonais résident dans les villages de fortunes aux voies de communication peu carrossable surtout pendant les saisons de pluies. Dans l’ensemble du pays peu de routes sont praticables entre les villages et les villes.

Le rôle de l’Etat n’est pas présent : en cinquante ans d’Indépendance, les différentes politiques d’aménagement du territoire n’atténuent pas les déséquilibres du territoire en favorisant par exemple les implantations industrielles dans les provinces, en créant des zones industrialo-portuaires. Le réseau de transport ne joue pas un rôle important dans la géographie économique du pays : il ne détermine pas largement l’implantation des autres activités économiques sur le territoire national.


Le pays ne connaît pas de grandes mutations dans les domaines de l’économie, l’agriculture, la société, la culture et l’art. Depuis le 17 août 1960, malgré l’abondance de ses ressources naturelles, le Gabon n’est pas l’une des grandes puissances économiques d’Afrique. Comme les autres pays de l’Afrique francophone, le Gabon n’a aucune politique fondée sur le développement des industries de haute technologie et des services.

Activité majeure du secteur tertiaire, le tourisme concerne des domaines variés, transports, hôtellerie, restauration, la culture, l’environnement. Ce n’est pas une activité économique essentielle du Gabon. Le tourisme représente moins de 1% du PIB et génère moins 500 d’emplois permanents. Le Gabon accueille moins de 1% des touristes européens, américains (Etats-Unis et Canada), asiatiques (Chine, Japon) et 98% des Gabonais passent leurs vacances dans leur propre pays, mais ils ne participent pas au développement de cette activité.

La situation géographie (800 km de côte), la diversité des paysages naturels (plages, côtes rocheuses, massifs montagneux), son patrimoine culturel et historique exceptionnel ne rendent pas malheureusement naturellement le Gabon attrayant. Les activités touristiques ne sont pas développées. Le tourisme « vert » ne concerne pas les zones rurales qui ne sont plus fréquentées par les citadins. Le tourisme culturel ne se dirige dans aucune ville du pays. Le palais du bord de mer où résidait le président Albert Bernard Bongo-Ondimba peut offrir un patrimoine architectural et monumental au pays.

Par ailleurs, en matière d’équipements, on compte très peu de réalisation, au prorata des importants passifs et très nombreux budgets de l’Etat, très souvent chiffrés en des milliers de milliards de francs CFA, bien avant et après la dévaluation intervenue en janvier 1994. Aussi, bien qu’on ait noté quelques rares réalisations significatives, il demeure que celles-ci, faute d’une maintenance conséquente, ont fini par tomber en ruine. La liste n’est pas exhaustive : l’hôpital Jeanne EBORI de Libreville, le stade Omnisport président Omar Bongo-Ondimba, l’université gabonaise, etc. L’université gabonaise, par exemple, garde dans les mêmes infrastructures anciennes qu’à sa création en 1971, excepté les trois amphithéâtres construits après les grèves récurrentes des années 1990.

Une vue partielle de l’université de Libreville qui date depuis les années 1970

Cependant, ses effectifs sont devenus pléthoriques à la fois dans les salles que dans les campus où, par exemple, deux étudiants au moins sont logés par chambre. A cela, il faut ajouter le manque de bureaux et de salles de laboratoires des enseignants et lieux de réception des étudiants.

Certains villages, cantons, et villes du pays manquent d’équipements sociaux, culturels, sportifs, technologiques et sanitaires. Les conditions de vie des jeunes écoliers ont des effets sur leurs conditions d’études. La transmission des connaissances sans outils pédagogiques adaptés, le travail systématique bâclé en classe et des effectifs pléthoriques dans les salles de classe ne sont de nature à faire entrer les jeunes gabonais dans les apprentissages scolaires et prévenir en amont les difficultés. Le travail personnel à la maison des élèves ne cesse de s’alourdir et le recours aux cours particuliers non maîtrisés se développe. Ce travail scolaire à la maison contribue ainsi à accroître les inégalités lorsqu’il met en jeu des savoirs et des savoir-faire qui n’ont pas été travaillés en classe. Les réponses du ministère de l’éducation nationale ne sont pas appropriées pour résoudre ce problème.

Après cinquante ans d’Indépendance, les achats du cacao et café par exemple se font parfois à l’aide d’une pirogue à moteur de capacité très moyenne (environ 4 sacs de cacao et de café). Les populations se plaignent du manque de moyen de transport. Les planteurs gabonais n’en disposent malheureusement pas pour acheminer leur production vers les marchés. Pour y être, ils sont parfois obligés de parcourir plusieurs kilomètres à pieds. Cette situation entraîne comme conséquence, l’abandon des villages et de l’agriculture destinée à l’autoconsommation, la baisse de la production des cultures commerciales.

Le pays n’a pas de politiques suffisantes de succursales des crédits ruraux. La majorité des planteurs gabonais ont difficilement, si non jamais accès au crédit agricole malgré la présence d’une banque nationale rurale. Les planteurs sont obligés de venir à Libreville pour la recherche d’un crédit éventuel. Alors qu’on parle d’une « stratégie offensive », de la mise en place de politiques favorables à la mondialisation dans l’ensemble des pays industrialisés, on peut se demander si dans le contexte de la mondialisation, qui concerne l’ensemble des sociétés et des territoires, la réforme de l’Etat au Gabon s’accompagne d’une bonne gouvernance.

Administration publique

Sur le plan administratif, le Gabon serait caractérisé par une « fonction publique pléthorique » qui se traduirait par l’importance de la masse salariale. Néanmoins ce n’est pas tant les effectifs de la fonction publique (moins de 35000 fonctionnaires) qui greffent le budget de fonctionnement de l’Etat mais les inégalités salariales entre agents du fait d’une politique de copinage et de passe-droits. Il y a des secteurs d’activités non pourvus à l’instar, de la santé, de l’enseignement et du cadastre (le manque de géomètres a pour conséquence l’occupation anarchique des terrains à Libreville.). A travers la répartition des fonctionnaires sur le territoire national, il y a une très mauvaise politique des ressources humaines. Les pouvoirs publics valorisent les activités pétrolières et minières au détriment de la fonction publique.

En plus, en matière d’administration publique, depuis 1997, le gouvernement gabonais à initié un projet de réforme et de modernisation de l’Etat. Celui-ci visait à impulser une meilleure politique de professionnalisation et de responsabilisation des agents de l’Etat. Cela ambitionnait de qualifier les postes de compétence requis et déterminait les conditions de recrutement à la Fonction publique (sans oublier le recensement des fonctionnaires et leur accompagnement dans la carrière.)

Or, ce projet n’a guère abouti et les journées de l’administration ainsi que les opérations de recensement desdits agents de l’Etat ne cessent de se multiplier et surtout de se transformer en de véritables kermesses dont le dessein, en vérité, ne sont que des clins d’œil aux institutions internationales (FMI, Banque Mondiale, Union Européenne) en vue de solliciter des financements qui seront détournés par la suite. Ainsi, les effectifs de l’administration gabonaise ne sont pas connus, aujourd’hui, et les textes administratifs, pourtant mimés sur le legs institutionnel colonial, à l’instar du statut des personnels et de la structure administrative ne sont pas en adéquation avec les standards actuels de la gestion administrative dans les pays occidentaux notamment. Nous avons toujours une concentration de la majorité des fonctionnaires à Libreville.



Jean Aimé Mouketou est docteur en Géographie (université Denis Diderot, Paris VII) membre affilié du Laboratoire SEDET CNRS (université Denis Diderot, Paris VII) et professeur contractuel d’histoire-géographie des lycées et collèges (Académie de Versailles, France).

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Article envoyé par e-mail par Jean Aimé Mouketou le 14/09/2010 en marge de la préparation des manifestations mondiales contre la Françafrique du 28 septembre 2010.

Mis en ligne par :   Dr Jean Aimé MOUKETOU

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