Conférence à l’université John Cabot, Rome, 28 mai 2012
Théâtre d’ombres et degré de responsabilités françaises dans le génocide des Tutsi rwandais

La position de MM. Kouchner et Sarkozy à propos du rôle de la France pendant le génocide des Tutsi, la dernière en date, est simple : la France reconnaît le génocide en s’inclinant devant les victimes et admet avoir commis une erreur – ou une faute, selon Kouchner – d’appréciation dans son analyse de la situation politique à l’époque des faits, tout en récusant toute complicité criminelle.

Cela marque un tournant dans la reconnaissance du génocide et dans les relations entre l’Etat français et rwandais. On partait en fait de très loin. Mais en réalité, il s’agissait d’avaliser dans l’exercice du pouvoir les conclusions de la Mission d’information parlementaire de 1998. De ces conclusions était issue la théorie de l’aveuglement.

Mais au vu des archives diplomatiques de l’Elysée, archives circulant depuis plusieurs années et qui donnent lieu à une publication de notre part le mois prochain [1], il s’agit d’un aveuglement volontaire : les menaces de génocide contre les Tutsis sont connues dès 1990. ’’La France savait’’, c’est en substance ce que titrait Le Monde il y a quelques années.

Qu’apprend-on de plus dans les archives de Mitterrand ?

Elles confirment la prééminence du chef de l’Etat sur la politique étrangère, et plus particulièrement africaine et rwandaise. C’est une tradition de la Ve république. Le chef d’état-major particulier conseille le président de la république sur les questions militaires, il lui envoie des notes avec un choix stratégique à effectuer, et le président indique son choix, par exemple celui d’envoyer des renforts ou de ne pas retirer les troupes. Le rôle de la fameuse cellule africaine de l’Elysée et de son responsable Bruno Delaye est aussi déterminant. Le secrétaire général de l’institution élyséenne, Hubert Védrine, est une courroie de transmission de ces informations qu’il sélectionne pour le président. Certaines personnalités hors de l’Elysée ont un rôle-clé : c’est le cas de l’ambassadeur Georges Martres, qui fournit des notes détaillées de la situation politique, trouvant rapidement leur chemin sur le bureau du président.

Ce qui est frappant, c’est la communauté de vues avec les caciques du régime, qui eux ont repris mot pour mot l’idéologie façonnée par les Pères Blancs : le mythe des envahisseurs ’’hamites’’ et de leur domination multiséculaire sur des masses hutu opprimées, la guerre des races trouvant une issue heureuse dans l’indépendance de 1962 et sa ’’démocratie’’ raciale, système où la ’’race’’ majoritaire doit forcément gouverner. La diabolisation du FPR, des ’’forces tutsies’’ comme le dit le général Quesnot, qui fait aussi partie de la vulgate néocoloniale, est également encouragée par l’Elysée. Je rappelle au passage que le FPR s’est toujours clairement démarqué des schémas ethnistes.

Mais dès 1994, la complicité de génocide est évoquée dans la presse : diplomatique (des hauts responsables sont reçus à l’Elysée, en plein milieu des massacres), militaire (livraisons d’armes, prise en main de l’armée et de la gendarmerie), et enfin morale dans la non-assistance à personne en danger lors de l’évacuation exclusive des occidentaux et des barons du régime, ainsi que dans la perpétuation et l’évacuation de l’Etat-génocide lors de l’opération Turquoise. L’omniprésence française pendant la période de préparation du génocide devrait avoir de graves conséquences, y compris judiciaires, comme par exemple le fait d’avoir formé la Garde présidentielle, fer de lance de l’extermination, ce qui aurait dû susciter une réprobation internationale. Or les statuts du TPIR, formé sous le haut patronage du Conseil de sécurité de l’Onu, circonscrivent le génocide à sa période d’exécution et non à celle de sa préparation en ne retenant que l’année 1994. En revanche, il n’y a juridiquement aucune différence entre la complicité de génocide et le fait de commettre directement un génocide, même s’il est prouvé que le complice ignorait tout de ce qui serait fait grâce à son aide. C’est là une brèche judiciaire importante qui n’a pas manqué d’être exploitée depuis 2005, sans grand succès pour autant.

Aujourd’hui, je suis amené à penser que Hubert Védrine et l’écrivain Pierre Péan, qui utilisent eux-mêmes les archives de l’Elysée, ont montré que l’idéologie pouvait annihiler les accusations de complicité de génocide. Si vous acceptez l’idée que le FPR est aussi dangereux que les Khmers rouges, que la crise rwandaise n’est que la résultante d’une guerre des races qui remonte à la nuit des temps, opposant méchants dominateurs tutsis à de frustres hutus, alors le soutien à un gouvernement dit légitime n’a plus à être reproché aux autorités françaises. Quand le livre de Pierre Péan fut annoncé, certains ont cru pouvoir n’en faire qu’une bouchée, le journaliste ayant déjà été coutumier d’aberrations factuelles et d’analyses peu convaincantes. Mais le coup de poker a été, bien plus que le relais servile de l’instruction du juge Bruguière sur l’attentat du 6 avril 1994, la propagande idéologique tentant d’atténuer la responsabilité française par des théories de bas étage rappelant l’ethnographie du XIXe siècle ou encore le protocole des sages de Sion. Dans un autre ouvrage, Péan essaie d’orienter de manière caricaturale l’analyse des conflits dans les Grands lacs dont les ressorts uniques seraient la lutte entre anglo-saxons/israéliens et la gentille francophonie.

C’est une communauté de vue quasi-totale avec l’Elysée.

On peut aussi dire qu’il s’agit d’un avatar du syndrome de Fachoda, né d’un conflit colonial au Soudan entre Britanniques et Français ces derniers s’estimant stoppés de manière très humiliante dans leur élan expansionniste – et ’’civilisateur’’. Ce travail sur l’idéologie porte ses fruits dans les cercles altermondialistes ou souverainistes, pétris de cette tradition française de rejet du libéralisme transfrontalier, surtout en temps de crise financière et d’imposition des politiques d’austérité. Pardonnez-moi cette légèreté, mais il suffit d’employer certains éléments de langage, comme de dire que Paul Kagamé a étudié à Fort-Bragg ou qu’il répugne à parler la langue de Molière pour exonérer la France, patrie des Droits de l’Homme, dernier des mohicans de la vieille Europe et avocate du Tiers-monde dans les instances internationales. Au niveau judiciaire, la victoire est incontestable puisque Pierre Péan a été relaxé dans la plainte pour incitation à la haine raciale. Tout dernièrement c’est Hélène Le Gal, hissée au poste de Madame Afrique de l’Elysée, qui semble épouser les vues extrêmes d’un Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères pendant le génocide, son accréditation en tant qu’ambassadrice de France au Rwanda, voulue avec insistance par M. Juppé, ayant été refusée par Kigali en février dernier.

Mais le temps qui passe faisant ses effets, le soutien français au régime génocidaire ou à son idéologie est de plus en plus assumé. Certains acteurs de ce conflit sont déjà octogénaires et ne risquent plus grand chose pénalement, et le plus illustre d’entre eux, Mitterrand, est décédé en 1996. « Ils nous ont évité le TPIR ! » avait dit un haut gradé militaire, sous le sceau de l’anonymat. N’oublions pas qu’à la fin avril 1994, au plus fort des massacres, la réception à l’Elysée, au Quai d’Orsay et à Matignon de deux hauts responsables du génocide est médiatisée sans la moindre gêne, à travers une conférence de presse de ces deux messagers très spéciaux. Et c’est ainsi que s’exprime Hubert Védrine, devenu le gardien de la mémoire de l’ancien président. Toute honte bue.

Sans sourciller.

Il nous apparaît donc que la théorie de la complicité française peut tout à fait se dissoudre dans l’acide idéologique antihamitique. L’aveuglement et la complicité passive ou active lors du printemps 1994 pourrait paraître compréhensible dans le cas où les tueries seraient des génocides croisés (à l’époque, on parle d’affrontements interethniques, comme cela est d’ailleurs rabâché par la presse). Si tout le monde tuait tout le monde, alors l’interposition, la neutralité, équivalait tout autant à une complicité envers le GIR qu’à une complicité avec le FPR. Si cette complicité paraît si acceptable à court ou moyen-terme, c’est peut-être parce que l’échelle des responsabilités est plus grande encore. Le meilleur désinformateur n’est-il pas celui qui paradoxalement informe le plus, pour mieux circonscrire la polémique ? Dans notre cas, il semble que l’Elysée veuille écrire elle-même l’Histoire en sélectionnant ses propres archives. Alors de quels travaux disposons-nous pour étendre l’implication française au delà de la complicité ?

Des vastes contrées de la République souterraine, la Doctrine de la guerre révolutionnaire (DGR) en est assurément un des piliers : il s’agit d’une méthode de guerre antisubversive élaborée suite à la défaite de l’armée française en Indochine, appliquée en Algérie et enseignée par les Français dans le monde entier. Gabriel Périès, chercheur franco-argentin, a prouvé que l’Etat rwandais était tout entier dans le moule de la DGR : quadrillage de la population, contrôle des déplacements (contrôle des corps), embrigadement dès la naissance, propagande sur l’ennemi intérieur suscitant une peur intense (contrôle des âmes). Les opérations sur les arrières, principale caractéristique de cette doctrine, consistent à « vider l’eau du bocal », c’est-à-dire couper court à tout soutien de l’ennemi intérieur à la rébellion. Dans certains cas, il s’agit de faire des déplacements de populations le long des routes, pour mieux les contrôler. Dans un autre, ce fut le génocide. La DGR fut enseignée à de nombreux officiers de l’ancien régime, dont le plus tristement célèbre est Théoneste Bagosora, qui fit l’école de guerre à Paris dans les années 70. Mitterrand est au fait de ces stratégies de terreur, d’une part parce que dans sa jeunesse il baignait dans les milieux cagoulards (extrême-droite clandestine), puis dans sa décennie ministérielle durant la IVe République, marquée par la guerre d’Algérie, où il fut successivement ministre de l’Outre-mer, de l’Intérieur et de la Justice. Il n’est pas hasardeux de faire une analogie entre la création de la Direction du renseignement militaire (DRM, au dessus des services secrets habituels) et du Commandement des opérations spéciales (COS, sorte de légion présidentielle) créés à quelques semaines d’intervalles en 1992, instruments directs de la présidence, et les hiérarchies parallèles au Rwanda : l’Akazu, Bagosora, les milices, qui n’ont aucune fonction officielle, ont une marge de manœuvre quasi-illimitée.

La manipulation psychologique, les coups tordus, l’exploitation des événements, l’accusation en miroir font partie de la panoplie officielle de cette doctrine que Verschave comparait à une arme de destruction massive. Publié en 1970, l’ouvrage de Roger Mucchielli, « Psychologie de la publicité et de la propagande », est un véritable mode d’emploi. Il est significatif que de larges extraits photocopiés de ce livre ont été retrouvés à Butare par l’équipe d’Alison Des Forges. De même, la technique de l’exploitation des événements correspondrait bien à ce qui s’est passé après l’attentat du 6 avril à Kigali. Depuis le début, Michel Sitbon est convaincu que les efforts démesurés du pouvoir politique à vouloir se disculper, sur le mode le plus rocambolesque qui soit, sont la marque du coupable. Aidé en cela par l’enquête vite étouffée de Colette Braeckman, il soutient l’hypothèse d’un cou tordu de barbouzes ’’à la Foccart’’. Je passerai rapidement sur le cirque de l’enquête du juge Bruguière auquel Marc Trévidic a mis fin de la plus belle des manières : l’expertise scientifique. J’ajouterais seulement que l’hypothèse française de participation dans l’attentat contre Habyarimana est en train de reprendre un poids certain. Et je terminerais cette partie sur une citation du chercheur et journaliste Jean-François Dupaquier, qui en substance disait en 2006 : « Qu’est-ce qu’un génocide, si ce n’est une conspiration ? »

Toutes ces opérations clandestines ne pourraient pas prospérer sans une assise institutionnelle au plus haut niveau : la Françafrique. Dès le départ, la Françafrique se définit comme la négation des indépendances africaines. C’est la fable de deux Etats qui sont face à face, traitant d’égal à égal, et qui coopèrent entre eux : la coopération est le nom officiel de la Françafrique - je rappelle au passage que le PIB rwandais, avant le génocide, est mille fois inférieur à celui de la France. Donc en réalité, chaque président africain travaille sous la houlette d’un « conseiller », tout comme chaque chef d’état-major. Les services secrets français ont la haute main sur la moitié d’un continent. Depuis 50 ans, les bases militaires françaises couvrent le pré carré néocolonial, sans faire de véritable scandale en France. Ce dispositif permet de contrôler tout ce qui est stratégique : matières premières, territoire, carrefours régionaux, classe politique, alignement diplomatique à l’Onu... Tant et si bien que ce soit une entrée en guerre, un changement de régime ou de constitution, une nomination de haut responsable, des élections, ou encore le degré de répression de l’opposition : pas une décision de haute importante n’est prise sans l’aval de Paris. Pour les sceptiques, je renvoie à la série d’assassinats et de coups d’Etat orchestrés par les réseaux Foccart contre tous les récalcitrants, méfaits très documentés et même revendiqués, sur le tard, par les intéressés eux-mêmes.

Alors qui est le commanditaire du génocide ?

Il est évident que le processus du génocide, qui démarre en 1959, est porté par la propagande de l’Etat rwandais, dont l’idéologie raciale est partagée par un très grand nombre. Si le premier cercle des dirigeants est donc le premier commanditaire de ce génocide, la structure pyramidale de la Ve République et l’assujettissement des pays du pré carré français dans lequel le Rwanda venait d’être incorporé, nous font porter notre regard vers François Mitterrand, à qui reviendrait la décision ultime d’utiliser ou non l’arme du génocide, comme on appuie sur le bouton atomique. Il est difficile d’imaginer qu’une opération d’extermination d’une telle envergure, qui demande une planification méticuleuse à l’échelle d’un pays, n’ait pas reçu l’aval de Paris. Quand je dis Paris, je pense à une demi-douzaine de personnes : le chef de l’Etat et sa garde rapprochée de conseillers.

Quoi qu’il en soit, chaque élément-clé du génocide a son parrainage français : Jean-Jacques Maurin, conseiller du Chef d’état-major, dirigait de facto l’armée rwandaise. Le colonel Robardey a supervisé l’informatisation du fichier central de la gendarmerie, dont on sait qu’il a servi pour le génocide à faire des listes. La formation du GIR à l’ambassade de France s’est opérée sous l’oeil bienveillant de Jean-Michel Marlaud. La stratégie française du front uni, idée portée par le général Quesnot dès les premiers accords d’Arusha, mènera directement à la création du Hutu Power, un front racial transpartisan et antitutsi, épine dorsale du génocide.

Autre champ d’investigation qui devient de plus en plus vaste chaque année : la présence française pendant le génocide.

La participation directe. Selon le schéma néocolonial, le pays dominateur ne se confronte pas aux problèmes de manière pratique. C’est le privilège du chef. En revanche, lorsqu’un seuil critique est atteint, il existe des unités pour faire le sale boulot en toute discrétion. C’est ce qui s’est vraisemblablement passé dans les collines montagneuses de la région de Bisesero, où 50 000 Tutsi avaient trouvé refuge et résistaient assez efficacement aux attaques. L’opération dure trois jours et elle demande une logistique importante : des centaines de miliciens sont convoyés de différentes régions autour de la date du 13 mai. Une douzaine de soldats blancs en tenue de camouflage, vraisemblablement français, ont fait usage d’armes lourdes pour tuer ou débusquer les civils tutsi cachés dans les collines. C’est le résultat d’une enquête menée par Serge Farnel consignée dans un livre que nous venons de faire paraître, Michel Sitbon et moi-même. Il s’agit d’une vingtaine de témoignages individuels très clairs et circonstanciés, composés pour moitié environ de rescapés et d’anciens génocidaires sortis de prison qui font le récit de deux jours d’extermination de 80% de la population tutsi réfugiée dans ces quelques collines. Les rescapés, et c’est évident vu le contexte, ne parlent que de soldats blancs. Les anciens bourreaux donnent quelques arguments pour expliquer le fait qu’ils parlent spontanément de soldats français. Certains les ont fréquenté longuement pendant la guerre de 90-93, un autre leur ouvrait la barrière tous les jours et vit même la jonction avec les soldats de l’opération Turquoise, et selon d’autres, toutes les autorités rwandaises les présentaient comme étant des Français. Nous n’avons pas plus d’informations sur ce que pourraient être le corps d’armée incriminé dans ce massacre. Et même si la somme de ces témoignages forme une fresque à l’aspect terrifiant, il reste beaucoup de choses à éclaircir. Il y a d’autres pistes. Nous mettrons peut-être dix ans. C’est une course contre la montre. Si nous parvenons à monter une mission d’enquête internationale et citoyenne, cela pourrait contribuer à de lourdes conséquences judiciaires ou internationales.


Bruno Boudiguet est éditeur (Aviso éditions) et membre du comité de rédaction de la revue La Nuit rwandaise.

A lire : Rwanda - les archives ’’secrètes’’ de François Mitterrand

Mis en ligne par :   Bruno Boudiguet

novembre 2017
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