Michel Sitbon
Editorial de La Nuit rwandaise 10

Voilà dix ans que tous les ans paraît cette revue consacrée à l’implication française dans le génocide des Tutsi en 1994, en hommage au travail de Jean-Paul Gouteux et à son livre majeur, La Nuit rwandaise, dont cette publication annuelle aura repris le titre.

En même temps que cette dixième livraison, nous préparons une nouvelle formule, tentant de rendre plus accessible à tous points de vue le travail de critique parfois très spécialisée dont cette revue se veut porteuse. Nous nous apprêtons aussi à remettre à disposition tous les anciens numéros, et à publier des tirés à part d’articles importants ou de recueils d’articles, dans le format poche des éditions l’Esprit frappeur. Petit format, petits textes et petits prix, l’ensemble des articles publiés dans la revue depuis son origine étant destiné de plus à être mis en ligne en version pdf ou ebook, téléchargeable à prix libre, c’est à dire gratuitement ou avec contribution – bien utile pour le maintien et la pérennité de ce travail.

On peut se féliciter, pour ce dixième anniversaire, d’avoir l’occasion de proposer un sommaire plutôt riche, avec en exclusivité un document vraiment exceptionnel – et, avouons-le, plus qu’inattendu –, consistant en une interview assez extensive de l’Amiral Lanxade, bras droit de François Mitterrand tout au long de cette dramatique aventure rwandaise.

Reconnaissons sans détour la satisfaction de recueillir ainsi cette pièce importante du dossier, l’Amiral Jacques Lanxade étant techniquement le premier responsable, après François Mitterrand, de l’action entreprise par la France au Rwanda de 1990 à 1994. Mitterrand n’est plus là pour répondre, et Hubert Védrine, Bernard Debré ou d’autres se seront chargés d’exprimer sa pensée post-mortem. L’Amiral Lanxade, lui, est vivant, et bien vivant, dégagé du « devoir de réserve », dit-il, et il aura répondu aux questions de François Graner pendant deux heures, sans trop retenir ses propos, comme un homme dégagé de toute responsabilité, libre de parler. Nous verrons plus loin comment certains de ses énoncés prêtent à commentaire, ou posent question, mais le principal est probablement là l’exposé de sa doctrine.

Il en donne l’esprit assez clairement : il fallait faire confiance aux commandants sur le terrain, en particulier pour exécuter des missions dont le chef d’état-major qu’il était n’aurait pas pu donner l’ordre si on le lui demandait… Lanxade aura ainsi travaillé méthodiquement à réorganiser les structures de commandement, en particulier pour ce qui est des « opérations spéciales », pour lesquelles il aura inventé le fameux COS qui non seulement perdure, mais aura fini par recouvrir l’essentiel de l’action militaire française, ainsi qu’on a pu le vérifier sous les présidences suivantes, de Chirac à Hollande en passant par Sarkozy. Le COS dont le fonctionnement ultra-secret facilite la mise en œuvre d’opérations délicates qui relèvent de ce que Patrick de Saint-Exupéry aura appelé L’inavouable.

Plus récemment Adélaïde Mukantabana titre son livre, plus éloquemment encore, L’innommable – Agahomamumwa, en kinyarwanda, empruntant son titre à l’œuvre impérissable de Samuel Beckett.

On se demande au long de cette exploration si le principal ne réside pas là : le génocide était innommable par Mitterrand et Lanxade comme par l’ensemble de la communauté internationale jusqu’à ce que dans la deuxième quinzaine de mai 94 le pape Jean-Paul II, le secrétaire général de l’ONU Boutros-Ghali ou le ministre français des Affaires étrangères, Alain Juppé, finissent par oser prononcer le mot.

Mais ce problème se rencontre à tous les coins du dossier : parlant de papauté, on a pu vérifier depuis ce long temps combien la responsabilité capitale du Vatican dans l’ensemble de cette affaire rwandaise relève également de ce territoire indéfinissable de « l’innommable » que Christian Terras aura essayé de dénoncer avec sa revue Golias sans jamais être repris.

Notons toutefois que les frontières bougent : on peut ainsi témoigner qu’il n’était pas facile, en 1995, de dénoncer Stephen Smith comme servile propagandiste de l’armée française. On ne pouvait « nommer » un journaliste respecté, maître des informations africaines à Libération avant de remplir la même fonction au Monde, sans aller très au-delà de l’ordinairement admis. Et lorsqu’on osait cette transgression, ce qu’on disait était irrecevable par quiconque. Or l’Amiral Lanxade nous confirme aujourd’hui sans détour qu’il était effectivement très satisfait des services rendus par ce journaliste.

Faut-il rappeler ici qu’il aura fallu une bonne dizaine d’années, jusqu’au-delà du dixième anniversaire du génocide, en 2004, pour qu’enfin la réputation de Stephen Smith ne soit plus à faire et que cet agent de désinformation se retire prudemment dans une université américaine, certes prestigieuse, où il tient la chaire d’African and American studies ?

Pendant dix bonnes années auparavant, il avait ainsi « sauvé la mise » à l’Amiral Lanxade, et pas seulement en Somalie, comme celui-ci s’en rappelle, mais plus encore au Rwanda, où, dès juillet 1994, Stephen Smith usera de sa position influente successivement dans les deux principaux quotidiens de gauche, pour produire les plus opportuns discours ciselés en défense de l’armée française.
À Libération en particulier, « Steve » sera essentiel pour empêcher qu’il y ait une suite au travail brillamment engagé par Alain Frillet et Sylvie Coma, dans le numéro du 18 mai 1994, où la question des responsabilités françaises était exposée assez complètement. À l’inverse Libération sera, sous la houlette de Smith, pendant toutes les années suivant le génocide, le relais des opérations de désinformation les plus audacieuses.

Lorsque Smith passera un peu plus tard au Monde, ce sera en particulier pour lancer de formidables campagnes d’intoxication pendant la période de commémoration du dixième anniversaire… On aura oublié la fameuse « boîte noire » retrouvée par ses soins dans un placard de l’ONU, après avoir tenu son public en haleine sur « toute la vérité » qu’on cachait forcément là. Cette pure manipulation médiatique aura eu beau faire long feu, ni Le Monde ni Stephen Smith ne s’excuseront d’avoir ainsi sciemment détourné l’attention du public avec une histoire extrêmement fantaisiste dont il fallait se rendre à l’évidence qu’elle n’avait pas d’autre fondement que l’intention d’induire les lecteurs en erreur. Dans la même période la Commission d’enquête citoyenne réalisait un travail plus que remarquable de mise à plat de l’état des connaissances et des accusations qui en découlait – et ceci sans que ces auditions ouvertes à la presse ne bénéficient de la couverture ni du Monde, ni de Libération, l’ensemble de la revue de presse de la CEC se limitant à un grand article dans l’Huma-Dimanche – ainsi que des retransmissions extensives sur l’antenne très confidentielle de Fréquence Paris Pluriel (FPP).

En dix années de Nuit rwandaise, nous aurons souvent eu l’occasion de rencontrer « l’innommable ». Ainsi, il ne serait pas honnête de camoufler à nos lecteurs que nous traversons une crise, depuis plus de cinq ans maintenant, lorsque nos investigations auront fini par mettre à jour la participation directe de militaires français pendant le génocide, et en particulier le 13 mai 1994 à Bisesero. Si la complicité française est généralement admise par la communauté des spécialistes, la possibilité d’une participation directe au crime est écartée d’avance comme s’il s’agissait d’un excès rhétorique. Les travaux successifs de nos collaborateurs Serge Farnel et Bruno Boudiguet auront eu beau recueillir des dizaines de témoignages de rescapés ou de bourreaux ayant participé à ce massacre, ils sont comme invalidés par avance, ne cadrant pas avec « l’idée qu’on se fait ». Ce serait ça, aussi, l’innommable.

On peut ajouter ici des dossiers non encore développés, comme l’obscène propagande diffusée depuis des années maintenant par Péan et de nombreux renforts, y compris innocents, prétendant imputer « six millions de morts » et même plus à l’action du Rwanda en RDC. Il n’est pas interdit de ranger cette enquête dans la catégorie « innommable » tant on voit la difficulté à l’écrire. Pourquoi ? Pour nombre de gens, c’est comme un fait acquis, et le remettre en discussion, le passer à la grille de l’analyse rationnelle, serait comme porter offense à ce deuil qui, même infondé, demeure. On se souvient pourtant de comment Péan et consorts auront osé intégrer dans les comptes des victimes de cette guerre le « déficit démographique » imputable aux mauvaises conditions sanitaires du pays bien avant que le Rwanda ne s’en mêle. Des démographes auront pu en faire la preuve, vérifiant une mortalité certes précoce, plafonnant à 50 ans depuis la nuit du mobutisme dans ce pays qui restera comme l’exemple de la plus effroyable des colonisations, le brave Léopold II pouvant prétendre à plus qu’un strapontin sur la photo de famille des grands criminels où trônent Hitler, Pol Pot, Mao Zedong ou… François Mitterrand.

Mais l’innommable a bien des figures. Ainsi nous abordons au sommaire de ce numéro la question de la participation israélienne au génocide des Tutsi…, et nous savons par avance combien ces informations sont difficiles à entendre. Pourtant tous les chercheurs auront eu l’occasion de voir passer telle ou telle mention de cette présence israélienne pour assurer la formation de la garde présidentielle – qui sera, rappelons-le, le moteur du génocide –, ou veillant aux livraisons d’armes y compris pendant le génocide. Mais comment dire ça sans soulever passions et fantasmes ? Voilà des années que ce dossier traînait sur notre atelier sans qu’on se résolve à le publier, attendant toujours de « compléter » nos informations… Or, il y a toujours à « compléter », et les lecteurs pourront juger par eux-mêmes de l’état de ce dossier fait de multiples pièces, comme les bribes d’une histoire toujours pleine de trous, mais où l’on en sait déjà largement assez pour vouloir en savoir plus.

Comme nous avons déjà pu l’explorer, l’innommable remonte parfois le temps. Ainsi en avait-on deux exemples dans la précédente livraison de cette revue avec la responsabilité allemande dans le génocide arménien ou celle de la France de Raymond Poincaré dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale. C’est dans un prochain numéro que nous traiterons du génocide vendéen, et, pareil, nous savons déjà combien il sera difficile à admettre pour beaucoup d’entre nous, sinon pour tous, que le principal événement de la grande Révolution française soit ce crime ignoble et impardonnable.
Plus en dehors de notre domaine d’investigation, on a pu rencontrer un événement aussi énorme que la grande famine chinoise du début des années soixante, dont il est établi qu’ayant fait trente à cinquante millions de morts il s’agit de la plus grande catastrophe de l’histoire humaine. Le livre de Jasper Becker reconstituant ce drame et la logique criminelle de l’état maoïste a été traduit en français depuis près de vingt ans sans susciter beaucoup de curiosité, et il est à craindre que cela ne soit pas encore inscrit sérieusement dans les programmes scolaires, journalistes, historiens et philosophes tardant à enregistrer le fait, tout comme le public qui s’en désintéresse méthodiquement.
Ainsi l’innommable nous prend tous en défaut, à tel ou tel endroit, parce qu’en quelque sorte il porterait atteinte à la structure même de la langue, à la culture, au récit commun, partagé par tous.

Alain Gauthier qui assure année après année le compte-rendu de l’actualité judiciaire française dans la Nuit rwandaise, aura certainement souvent rencontré, avec son épouse Dafroza, l’innommable judiciaire – les plaintes qui n’aboutissent pas ou traînent au-delà du raisonnable.

On trouvera aussi dans ce numéro un point sur l’accès aux archives de la République – et il est légitime de protester face à cette mauvaise plaisanterie, alors même que l’État n’aura manqué de se vanter de sa « transparence » pour mettre un terme aux accusations dont il fait l’objet. On aura rarement vu un aussi pur « effet d’annonce », François Hollande s’étant simplement moqué du monde, promettant d’ouvrir des archives sans que ceci se concrétise autrement qu’ainsi que c’est décrit ici, pour n’aboutir à rien. On voit là un énième aveu en creux : si l’administration a tant de mal à rendre des comptes, c’est bien parce qu’on est là totalement immergé dans l’innommable.

Est-ce également de « l’innommable », la politique française au Burundi ? Voilà près d’une année que ce petit pays attire les feux de l’actualité sans que jamais soit dit que la dictature du Président Nkurunziza repose à 100 % sur l’aide internationale, et qu’il suffirait d’y mettre un terme pour que le régime tombe enfin – accordant au passage satisfaction au peuple burundais qui ne demande que ça. Plus innommable encore la participation française à la formation de la terrible police politique du régime, comme à sa garde présidentielle ou, pire encore, aux milices. Comme souvent quand on atteint ce degré d’innommable les informations sont rares, mais ne manquent pas pour autant sur le scandale de cette nuit burundaise.

On accueille cette année encore un dossier sur cet autre volet « innommable » de l’histoire coloniale, la nuit camerounaise. Pendant plus de dix ans massacres génocidaires, déplacement de population, napalm déversé à flots, et un silence de mort pour l’accompagner. Il faudra attendre un bon demi-siècle pour que les premiers travaux soient diffusés pour en rendre compte, et encore aujourd’hui, on est très loin d’avoir pris la mesure de ce qui n’apparaît encore que comme un effroyable crime colonial de plus alors qu’il s’agissait d’un véritable laboratoire de l’horreur dont les méthodes seront reprises aussi bien dans la guerre américaine au Vietnam que lors du génocide français du Rwanda.

Se souvient-on de ce qu’en 2003 Marie-Monique Robin révélait la participation française à la dictature argentine des années 70-80 comme à l’ensemble des régimes militaires qui assombriront durablement l’Amérique latine du Chili au Guatemala à l’époque ? Nous sommes plus de dix ans après sans que personne ait cru bon donner la moindre suite. Un scandale aussi énorme resterait enfoui pour toujours dans les tréfonds de ce qu’on ne veut pas savoir ? Valéry Giscard d’Estaing peut raisonnablement espérer arriver à son dernier jour en paix sans que lui soit posée la moindre question sur l’horreur de l’engagement militaire français jusque dans les salles de torture de l’école de mécanique de Buenos Aires.

On vérifie aussi qu’il n’y a pas de degré dans l’innommable. Chacun est absolu, maximal, sursaturé d’insupportable. On ne peut donc écrire « pire encore », lorsqu’on évoque la coopération policière franco-mexicaine déjà abordée dans cette revue à plusieurs reprises sans susciter la moindre réaction. La nuit profonde dans lequel ce pays a été enfoncé par le crime organisé au sommet des États ne semble pas encore sur le point de se lever, malheureusement. Ni les citoyens de prendre conscience, ni les responsables de répondre de leurs si mauvaises actions.

Michel Sitbon

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La Nuit rwandaise 10 - avril 2016

ISBN : 979-10-93440-21-7
EAN : 9791093440217

10 euros


Sommaire

EDITORIAL - L’innommable

LA RÉDACTION - Chronologie

LA RÉDACTION - Résumé des procès en cours et des condamnations

LA RÉDACTION - La justice française et le génocide des Tutsi :
Bilan d’un an écoulé (avril 2015 – mars 2016), et perspectives

ALAIN GAUTHIER - Génocide des Tutsi : la justice française se hâte lentement

EUGENIE MUKAMUGEMA - Bruxelles : l’aide sociale n’a que faire de la douleur des rescapé-e-s

NAASSON MUNYENDAMUTSA - Réparation pour acquérir une existence face au tiers étranger

FRANÇOIS GRANER - L’accès aux archives sur le Rwanda : l’arbitraire du secret et le marathon administratif

FRANÇOIS GRANER - Entretien avec l’amiral Jacques Lanxade : « Je n’ai aucun état d’âme sur le Rwanda. Pourquoi est-ce qu’on vient nous chercher sur Turquoise ? »

MICHEL SITBON - L’interview de l’amiral Lanxade

FLORENCE HARTMANN - Justice ou injustice internationale ?

Y.M. / M.S. - La responsabilité d’Israël dans le génocide des Tutsi

AUGUSTIN GATERA - Le troisième mandat du Président Paul Kagame

LUIGI ELONGI & JEAN-LUC GALABERT - Kivu : épicentre du management par la terreur Entretien avec Luigi Elongi

LA NUIT BURUNDAISE
APPEL - Pour en finir avec la terreur d’État au Burundi Lettre ouverte au Président de la République française et à tous les parlementaires français et européens

LUIGI ELONGI & JEAN-LUC GALABERT - Gouverner par la terreur Entretien avec Gratien Rukindikiza

LA RÉDACTION - Comment recréer un État de droit au Burundi ? Entretien avec Alexis Sinduhije et Pancrace Cimpaye

GRATIEN RUKINDIKIZA - Silence ! on détruit l’armée burundaise

PHILIBERT MUZIMA - Quelle heure est-il au Burundi ?

MARIE LOUISE ETEKI-OTABELA - Terrorisme en Afrique : la nuit camerounaise

Mis en ligne par :   Michel Sitbon
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