« Disons-le en effet clairement : Paris a soutenu le régime génocidaire »
EGAM - Mouvement Antiraciste Européen

Plusieurs dirigeants des jeunesses des partis de différentes couleurs politiques et des associations et syndicats de jeunesse, réunis au sein du Mouvement Antiraciste Européen [EGAM], ont publié le 19 juin une tribune qui dénonce la politique mise en place par « une poignée de responsables français » entre 1990 et 1994.

Disons-le en effet clairement : Paris a soutenu le régime génocidaire au Rwanda avant, pendant et après le génocide perpétré contre les Tutsis, qui fit plus de 800 000 victimes entre avril et juillet 1994. Une poignée de personnalités, de droite comme de gauche, situées au plus haut niveau de l’appareil d’Etat, endossa au cours du second septennat de François Mitterrand, la responsabilité d’une politique secrète qui dura a minima de 1990 à 1994. — EGAM

La nouvelle génération engagée rejette l’héritage empoisonné de la collaboration que l’on tente de lui imposer, interpelle la génération précédente sur ses silences et sur les responsabilités des personnalités concernées, et exige de connaître “la vérité, maintenant !” :

“Génocide des Tutsis : la vérité, maintenant !”

Comme tout crime contre l’humanité, le génocide des Tutsis du Rwanda nous concerne. D’autant que ce crime fait aussi partie de l’histoire de notre pays. Notre génération refuse la loi du silence et réclame la vérité. C’est pourquoi nous irons, ensemble, au Rwanda, où nous porterons ce message à la société civile et aux jeunes générations rwandaises.

Disons-le en effet clairement : Paris a soutenu le régime génocidaire au Rwanda avant, pendant et après le génocide perpétré contre les Tutsis, qui fit plus de 800 000 victimes entre avril et juillet 1994. Une poignée de personnalités, de droite comme de gauche, situées au plus haut niveau de l’appareil d’Etat, endossa au cours du second septennat de François Mitterrand, la responsabilité d’une politique secrète qui dura a minima de 1990 à 1994.

Cette politique, qui ne fut jamais discutée au Parlement, et encore moins devant les Français, prit la forme d’un soutien politique, militaire et diplomatique envers les extrémistes rassemblés dans le mouvement Hutu Power, mouvement dont l’appareil d’Etat français connaissait la nature structurellement raciste, totalitaire, génocidaire.

Depuis vingt ans maintenant, cette poignée de responsables, croyant ainsi sauver leur honneur, refusent de répondre de leurs actes et tentent d’obstruer l’éclatement de la vérité en tenant un discours de déni, voire de négationnisme.

Les faits sont pourtant éloquents.

Il est établi que, d’octobre 1990 à la fin 1993, alors même que de nombreux télégrammes diplomatiques alertaient de la possible extermination totale de la population tutsi au Rwanda[1], Paris a soutenu les extrémistes, notamment en formant et armant la Gendarmerie nationale, les Forces armées et la Garde présidentielle qui allaient être les fers de lance du génocide[2]. Ce soutien, alors direct, ne fut interrompu ni pendant l’extermination, ni même après[3].

Il est établi que le gouvernement putschiste et génocidaire fut formé à l’ambassade de France, sous l’égide de l’ambassadeur de France, au lendemain de l’attentat contre l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana[4]. Ce fut le dernier acte d’un coup d’Etat, entamé avec l’attentat et l’assassinat de la Première Ministre démocrate Agathe Uwilingiyimana, quelques heures avant la réunion à l’ambassade.

Il est établi que seules les autorités françaises ont accepté de recevoir en plein génocide, le 27 avril 1994, Jérôme Bicamumpaka, ministre des Affaires étrangères du gouvernement génocidaire, et Jean-Bosco Barayagwiza, membre fondateur de « Radio-la-haine », la funeste Radio Mille Collines[5].

Il est établi que l’Opération Turquoise, lancée le 22 juin sous le chapitre VII de l’ONU, ne fut pas, comme cela a été officiellement présenté, une opération neutre et humanitaire. Certes les ordres de l’Opération Turquoise stipulaient qu’il convenait de « faire cesser les massacres », mais ils visaient aussi à « rétablir l’autorité » des forces locales « civiles et militaires » qui venaient de commettre le génocide[6].

Il est établi que, pour se porter au secours des rescapés, des soldats français ont dû désobéir aux ordres de l’état-major de Turquoise. De cela, les rescapés des collines de Bisesero, abandonnés aux milices génocidaires trois jours durant par les soldats français, témoignent implacablement[7].

Il est établi que cette opération « militaro-humanitaire » a permis de couvrir la retraite vers le Zaïre du gouvernement génocidaire et des milices, sous la protection de fait d’un contingent qui, malgré son engagement sous chapitre VII de l’ONU, avait reçu ordre des plus hautes autorités politiques et militaires françaises de rester l’arme au pied[8].

La liste des faits incriminants est longue, fondée sur des documents officiels, des enquêtes journalistiques et la mission d’information parlementaire de 1998. Les éléments cités ne sont pas exhaustifs mais ils disent bien la profondeur de la collaboration entre certains hauts responsables français et le régime auteur du génocide.

Depuis vingt ans, ces hauts responsables se drapent dans « l’honneur de la France » qui serait, disent-ils, mis en cause. Leur rhétorique indigne vise à enrôler d’autorité la France toute entière afin d’abriter leurs responsabilités derrière son innocence.

La question aujourd’hui posée est donc simple, claire, nette : cette poignée de personnalités sont-ils la France ?

A cette question, la France qui vient, celle de notre génération, répond avec clarté et fermeté par la négative.

Nous, dirigeants de jeunesses de partis politiques français, d’associations de jeunesse, défendons et soutenons le devoir de vérité, tout de suite. La recherche de la vérité sur le génocide des Tutsis est pour nous un absolu. Elle ne relève pas d’un compromis dans un rapport de forces politique ou diplomatique, ni d’un soutien politique à un régime ou à un gouvernement particuliers.

A ceux qui pensent qu’un mensonge national vaut mieux qu’une vérité qui met en cause certains Français, nous disons que la France n’est jamais aussi grande et digne que lorsqu’elle fait face, avec courage et lucidité, à son passé. Le travail de vérité est une exigence, lever le voile un impératif.

Notre génération, toutes tendances politiques républicaines confondues, rejette, contre ceux qui tentent de nous l’imposer, l’héritage empoisonné de la collaboration. Nous combattons l’indifférence, le déni et le silence d’Etat. La lutte contre le négationnisme n’est pour nous pas négociable.

Dans cette lutte, nous n’entendons pas laisser une poignée de hauts responsables parler au nom de la France, donc en notre nom à tous, ni utiliser impunément comme bouclier rhétorique une France à qui rien n’a jamais été demandé, qui n’y est pour rien. A eux, qui instrumentalisent l’honneur d’un pays et croient sauver le leur en cachant la vérité, nous disons que plus le temps passe, plus ils seront jugés durement par l’histoire et par la France.

Nous exigeons de ceux qui ont endossé cette politique criminelle, en premier lieu quand ils font partie de nos formations, qu’ils aient le courage de répondre sans faux fuyants aux questions précises, nourries et factuelles que pose la politique qui fut menée par Paris. Des zones d’ombre demeurent sur le champ et l’étendue des responsabilités individuelles. Il convient de rentrer dans le détail, d’examiner les faits, les multiples preuves. L’ouverture immédiate des archives s’impose pour permettre aux historiens de travailler sans entraves.

Nous irons à Bisesero inhumer ceux qui y ont été exterminés et rendre hommage à ces soldats français de Turquoise qui, confrontés à un choix terrible et douloureux, eurent le courage de désobéir aux ordres pour sauver des hommes, des femmes et des enfants voués à la mort.

Nous voulons par notre présence marquer celle de la France au Rwanda en ces temps de commémorations, qui s’achèvent le 4 juillet.

Ce qui est en jeu, c’est notre rapport à la vérité.
C’est notre relation à l’Afrique.
C’est notre capacité à affronter l’histoire.
Ce sont nos valeurs démocratiques fondamentales.
Ce qui est en jeu, c’est l’honneur de notre pays.

Le vrai.

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Les signataires :

Paul Morin, Directeur Exécutif du Mouvement Antiraciste Européen – EGAM, Laura Slimani, Présidente des Jeunes Socialistes, Antoine Carette, Président des Jeunes Démocrates – Modem, Laura Chatel et Lucas Nédélec, Secrétaires fédéraux des Jeunes Ecologistes, Nordine Idir, Secrétaire général du Mouvement des Jeunes Communistes de France, Selim-Alexandre Arrad, Président des Jeunes Radicaux de Gauche, Sacha Reingewirtz, Président de l’Union des Etudiants Juifs de France, Raphaël Der Agopian, Président de l’Union Générale des Arméniens de Bienfaisance – Jeunes, Blaise Cueco, Coordinateur national de SOS Racisme, William Martinet, Président de l’Union Nationale des Etudiants de France, Corentin Durand, Président de l’Union Nationale Lycéenne, Sonia Aïchi, Présidente de la Fédération Indépendante et Démocratique Lycéenne.

Notes

[1] Le risque d’une « élimination totale des Tutsis » est mentionné dans un télégramme diplomatique dès le 15 octobre 1990 par l’ambassadeur de France au Rwanda, George Martres.
[2] « Les soldats de la garde présidentielle) étaient entraîné, mais vraiment bien entraînés et je pense qu’ils ont du massacrer un maximum de personnes. Oui, ils étaient craints d’ailleurs. La Garde présidentielle, le groupe d’intervention principalement, était très craint parce qu’ils avaient été entraînés par les Français et bien entraînés. Les gens savaient exactement de quoi ils étaient capables ». Adjudant-chef Thierry Prungnaud, GIGN. Instructeur de la garde présidentielle en 1992 et membre d’un détachement COS, Commandement des opérations spéciales, pendant l’opération Turquoise, témoignage diffusé par France Culture en avril 2005.
[3] La DGSE propose le 4 mai 1994 « une condamnation publique sans appel des agissements de la garde présidentielle et du colonel Bagosora » Cette note est ignorée. En 2008, le colonel Bagosora est condamné à perpétuité par le TPIR, peine réduite à trente-cinq ans de prison après appel.
[4] « La matinée du 8 avril avait été marquée par [...] l’arrivée à l’ambassade de France de plusieurs ministres. Ces derniers ont alors tenu une réunion au cours de laquelle ils ont fixé trois orientations : remplacer les ministres ou les responsables morts ou disparus, tenter de reprendre en main la garde présidentielle en vue d’arrêter les massacres et, enfin, réaffirmer leur attachement aux accords d’Arusha. Ils se sont néanmoins refusés à nommer M. Faustin Twagiramungu Premier ministre en remplacement d’Agathe Uwilingiyimana. Vers 20 heures, l’ambassade a été informée de la nomination d’un président de la République et d’un gouvernement intérimaire. La composition de ce gouvernement était apparemment conforme aux accords d’Arusha puisqu’elle prévoyait une répartition des portefeuilles entre partis politiques. » Jean-Michel Marlaud, ambassadeur de France à Kigali. MIP, Tome 3, auditions, vol. I, p. 296-297.
[5] « En visite à paris où il a été reçu par les autorités françaises, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement intérimaire rwandais mis en place en place après la mort du président Juvenal Habyarimana le 6 avril, Jérôme Bicamumpaka a jugé ‘’exagéré’’ le chiffre de 100.000 morts avancé comme bilan des massacres commis dans son pays au cours des trois dernières semaines. ‘’A mon avis, 100 000, c’est trop, 100 000 morts, je n’y crois’’, a-t-il-dit au cours d’une conférence de presse. » Le Monde, 30 avril 1994.
[6] « Affirmer auprès des autorités locales rwandaises, civiles et militaires, notre neutralité et noter détermination à faire cesser les massacres sur l’ensemble de la zone contrôlée par les forces armées rwandaises en les incitant à rétablir leur autorité ». Ordre d’opération de Turquoise, 22 juin 1994, MIP, annexes, p.386.
[7] Instruction judiciaire ouverte à Paris en novembre 2005 à la suite du dépôt de plaintes contre X au tribunal des Armées pour « complicité de génocide et/ou crimes contre l’humanité »
[8] « Battue sur le terrain, l’armée ruandaise se replie, en désordre, vers la zone humanitaire sûre. L’E.M.T (Etat-major tactique de l’opération Turquoise) provoque et organise l’évacuation du gouvernement de transition ruandais vers le Zaïre. Le 17 juillet, le gouvernement ruandais passe au Zaïre » Mensuel de la légion étrangère, Képi blanc, octobre 1994.


Emmenée par l’EGAM, une délégation des signataires se rendra au Rwanda du samedi 21 au dimanche 29 juin prochains, accompagnée par des dirigeants antiracistes européens engagés dans la lutte contre différentes expressions du négationnisme.

Elle y portera auprès des jeunes générations ce message de clarté et d’humanité, y commémorera le génocide des Tutsis, et contribuera ainsi à restaurer l’honneur de la France et la dignité des victimes en donnant corps aux droits de l’homme.

Contact Presse :
Elie Petit
Responsable de la Communication
Mouvement Antiraciste Européen – EGAM (European Grassroots Antiracist Movement)
+33.6.68.08.61.02
elie.petit yahoo.fr

Mis en ligne par :   Bruno Gouteux

mars 2017
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