Un commun numérique est une communauté de producteur·trices et d'utilisateur·trices d'une ressource numérique qui se dote de règles de gestion. La plupart de ces communs adoptent une variante de la stratégie du « libre ». Qu'est-ce que le libre ? Que peut-on apprendre de ces expériences ?
On considère comme des communs numériques les différents projets de logiciels libres comme Firefox, LibreOffice, ou le système d'exploitation GNU/Linux. Il y a aussi d'autres ressources que des logiciels qui sont gérés par des communs, comme l'encyclopédie Wikipédia, les cartes du projet OpenStreetMap et la banque de données Open Food Facts. Ces communs ont tous adopté l'utilisation de licences dites « libres » afin de protéger leurs ressources d'une éventuelle appropriation privée ou publique.
La stratégie libriste
Le libre est né dans le monde des logiciels, où deux visions sont en concurrence. Comme les logiciels et leur recette de fabrication technique (leur code source) peuvent être dupliqués à l'infini à très faible coût, certaines personnes considèrent qu'il est dans l'intérêt général de les partager le plus largement possible. D'autres considèrent plutôt que pour financer le développement informatique, il est nécessaire de limiter le partage des logiciels pour pouvoir tirer profit de droits d'utilisation payants. On traite ainsi une ressource numérique comme un objet physique ne pouvant être dupliqué sans ressources et effort additionnels. Cela est accompli par les mécanismes légaux du droit d'auteur et des contrats d'utilisation qui leur sont associés, appelés « licences ».
Afin de protéger les logiciels gérés par des communs numériques, les « libristes » utilisent des licences d'utilisation « libres ». Ces licences détournent l'utilisation classique du droit d'auteur, en permettant à tous·tes d'utiliser leurs logiciels et de les améliorer sous certaines conditions. Un non-respect de ces conditions est considéré comme une violation du droit d'auteur.
Certaines des licences libres se limitent à donner le droit d'utilisation, de partage et de modification. Elles sont généralement utilisées par des communautés libristes ouvertes à la collaboration avec les entreprises privées, car rien dans ces conditions minimales n'empêche celles-ci de commercialiser la ressource commune en gardant leurs améliorations pour elles-mêmes. Pour éviter de voir les efforts communautaires ainsi détournés, les licences libres dites « copyleft » (un jeu de mots avec « copyright ») exigent en plus que les mêmes conditions s'appliquent à toutes les versions modifiées du logiciel.
La stratégie des licences libres pour créer et protéger des communs numériques a été adaptée à d'autres types de ressources numériques. On pense notamment à Wikipédia, dont le texte est rendu disponible sous une licence copyleft de Creative Commons. Cette dernière organisation propose des licences types écrites par des juristes dans le but de faciliter la diffusion et le partage d'œuvres numériques.
La réappropriation capitaliste
On pourrait penser à tort que l'utilisation de licences libres décourage les intérêts privés de participer à des communs libristes. Cependant, l'industrie numérique est friande de logiciels libres. On pense en particulier aux géants du numérique, qui ont tous adopté, soutenu et même créé des logiciels libres. Pourquoi l'industrie du numérique s'intéresse-t-elle autant aux communs libristes ? Est-ce que cela représente un danger d'appropriation ou de prise de contrôle ?
Une partie des libristes considèrent le libre comme une stratégie de « développement collaboratif », un mode de développement de logiciel que l'industrie informatique aurait tout avantage à adopter. Ce type de développement permet aux compagnies de mettre en commun leurs ressources pour créer ou utiliser certaines composantes logicielles nécessaires à leurs projets respectifs. Les géants de l'industrie utilisent et participent à de nombreux projets de logiciels libres. Ces communs libristes bénéficient du financement et du travail des employé·es de ces compagnies visant à améliorer leurs logiciels en fonction de leurs besoins.
Cependant, la participation de l'industrie aux communs libristes les plus importants place ceux-ci dans une situation de dépendance financière envers les capitaux des grandes compagnies. Cela peut compromettre l'indépendance de leurs décisions. Par exemple, Linux, une composante essentielle de plusieurs appareils électroniques et systèmes d'exploitation, est géré par une fondation ayant la participation de plus de 3000 membres corporatifs, dont la plupart des grandes compagnies du numérique. Une dizaine de compagnies automobiles sont récemment devenues membres de la fondation afin de soutenir des adaptations de Linux permettant de l'utiliser sur les systèmes informatiques des véhicules produits par ces compagnies.
L'ouverture à la participation du secteur privé se fait ainsi au risque de détourner l'idée des communs libristes en une forme de « commun industriel ». Est-ce qu'on peut encore parler de communs quand on atteint un tel niveau de soumission aux intérêts privés ?
L'État et les communs numériques
La relation entre l'État et les communs numériques soulève aussi certains enjeux éclairants. Plusieurs libristes pensent que l'État a tout intérêt à utiliser des logiciels libres. Les arguments sont nombreux et variés : la transparence des décisions administratives prises à l'aide de logiciels, la pérennité des données, la diminution de la dépendance aux plateformes des géants du numérique, la diminution des coûts des infrastructures numériques, la participation citoyenne à des communs numériques soutenus par l'État.
Tout semble cependant indiquer que, même quand il y a un discours officiel favorable au libre, la collaboration avec les communs numériques est difficile à mettre en pratique. Une des raisons est que les acteurs publics craignent de confier des responsabilités à des entités autonomes autogérées comme les communs libristes. La création de ressources numériques en mode participatif est aussi un frein à la collaboration, l'État préférant une structure de responsabilité centralisée. Enfin, les gouvernements préfèrent souvent miser sur leur habituelle collaboration avec l'industrie privée, mieux comprise et dont ils défendent déjà les intérêts.
Des expériences à étudier
Les communs numériques, bien que phénomène récent, ont déjà une riche histoire. L'exemple du libre montre comment il est difficile de donner plus d'envergure aux communs sans succomber à l'influence du privé ou en se soumettant au contrôle d'un État méfiant de l'autogestion. Les communs numériques doivent constamment se questionner sur les dangers des compromis à faire pour obtenir des ressources des entreprises privées ou de l'État, au risque de perdre leur identité de commun.