« La France a été impliquée au Rwanda avant et pendant le génocide » - Paul Kagame

FDLR : La France a réarmé les génocidaires au Congo

La lourde responsabilité française dans l’embrasement des Kivu

« Vers la mi-juillet, nous avons vu arriver une colonne de camions civils et j’ai reçu l’instruction de charger les conteneurs d’armes sur ces camions, qui les ont emmenées ensuite au Zaïre pour les remettre aux forces gouvernementales rwandaises. »
— Guillaume Ancel, interrogé par Mehdi Ba, Jeune Afrique

« (...) tout en protégeant les populations et en arrêtant les massacres, il n’était pas question de s’opposer au FPR qui poursuivait sa progression à l’intérieur du Rwanda et qui affichait son hostilité, ni d’apporter un soutien aux FAR que nous avions assistés pendant trois ans et qui nous demandaient de l’aide », déclarait encore, à propos de l’opération Turquoise, début avril, le général Jean-Claude Lafourcade dans une interview du Lieutenant-colonel Dupas publiée par le magazine « Armées d’aujourd’hui ».

Mais la version officielle française de l’opération Turquoise est tous les jours un peu moins crédible.

Aujourd’hui, Guillaume Ancel, officier français qui a quitté l’armée en 2005, explique à Mehdi Ba (Jeune Afrique) que « si lui et ses compagnons d’arme ont effectivement mené, à partir du début juillet 1994, des missions de protection et d’extraction au bénéfice de rescapés tutsis, ils avaient auparavant, selon lui, reçu l’ordre de stopper l’avancée du FPR au moment où la victoire militaire de celui-ci devenait inexorable » :

Pour la première fois depuis 1994, l’opération Turquoise au Rwanda s’éclaire d’un jour nouveau grâce au témoignage d’un officier français de l’armée de terre. Selon lui, l’objectif « humanitaire » officiellement affiché par Paris se confond avec un autre, beaucoup moins avouable : celui de freiner ou de stopper l’avancée militaire du Front patriotique rwandais (FPR), tout en ménageant les forces gouvernementales génocidaires.
— Mehdi Ba, Jeune Afrique

Turquoise

On apprend donc aujourd’hui que l’opération Turquoise (23 juin-22 août 1994) était initialement destinée à combattre le FPR au profit des alliés génocidaires de la France, les Forces armées rwandaises. Guillaume Ancel, ancien officier français, chevalier de la Légion d’honneur, livre son témoignage à Jeune Afrique et au micro de France Culture. Il vient de publier un livre, Vents sombres sur le lac Kivu, aux éditions The Book Edition, dans lequel il revient, sous la forme d’un roman « librement inspiré de faits réels » et à travers le regard d’une femme, sur son expérience au Rwanda.

Extrait
(...)
- Ces armes vont être livrées aux FAR qui sont réfugiés au Zaïre, cela fait partie des gestes d’apaisement que nous avons acceptés pour calmer leur frustration.
Je suis sidérée.
- Attendez, on les désarme et ensuite on va leur rendre les armes, alors que ce sont des unités en déroute, sans doute liées aux miliciens qui ravagent le pays ?
Garoh me répond avec son calme imperturbable.
- Oui, parce que les FAR sont à deux doigts d’imploser et d’alimenter effectivement les bandes de pillards. En donnant ces armes à leurs chefs, nous espérons affermir leur autorité.
— Vents sombres sur le lac Kivu, The Book Edition, 2014, page 79

On ne s’étendra pas ici sur le bien fondé des justifications avancées par le « personnage » de Guillaume Ancel pour armer les forces génocidaires rwandaises...

La France à réarmé les génocidaires au Congo

En marge de ce roman, certes « librement inspiré de faits réels », Guillaume Ancel affirme aujourd’hui à Jeune Afrique et France Culture avoir « reçu l’instruction de charger les conteneurs d’armes sur ces camions, qui les ont emmenées ensuite au Zaïre pour les remettre aux forces gouvernementales rwandaises. »

« En leur livrant des dizaines de milliers d’armes, nous avons transformé les camps de réfugiés du Zaïre en base militaire. »

Il nous apprend également que le contribuable français « a même payé le solde » des forces génocidaires au Congo...

(...) Toutes ces armes étaient stockées dans des conteneurs maritimes sur la base de la Légion étrangère à l’aéroport de Cyangugu. Vers la mi-juillet, nous avons vu arriver une colonne de camions civils et j’ai reçu l’instruction de charger les conteneurs d’armes sur ces camions, qui les ont emmenées ensuite au Zaïre pour les remettre aux forces gouvernementales rwandaises. On m’a même suggéré d’occuper les journalistes pendant ce temps pour éviter qu’ils s’en rendent compte. Quand je lui ai fait part de ma désapprobation, le commandant de la Légion m’a répondu que l’état-major avait estimé qu’il fallait montrer à l’armée rwandaise que nous n’étions pas devenus ses ennemis, afin qu’elle ne se retourne pas contre nous.
— Guillaume Ancel, interrogé par Mehdi Ba, Jeune Afrique

Les livraisons d’armes par la France pendant le génocide

Panique des Français impliqués dans le génocide des Tutsi ? Les propos du président rwandais, qui revient sur l’implication française « avant, pendant et après le génocide » ont déclenché une salve de démentis indignés aussi bien chez les officiers français et hommes politiques impliqués au Rwanda (Lafourcade, Juppé, Balladur) que chez les défenseurs de la politique de la France pendant le génocide (Quilès). On attend la réaction de Védrine...

Bernard Kouchner, lui, change de discours. S’il ne parle toujours pas de « participation », dans Libération (07/04/2014), il annonce que « le gouvernement génocidaire a été formé dans l’enceinte de l’ambassade de France en avril 1994 », et que « Paris lui a livré des armes jusqu’en août 1994 » [1]. Le « french doctor » ne fait que dire ce que l’on savait déjà, et qu’il a dissimulé à l’opinion pendant... presque 20 ans.

En effet, dès 1995, un rapport [2] accablant était publié par Human Rights Watch, dénonçant ces livraisons d’armes de la France aux forces génocidaires. Rapport dont Bernard Kouchner avait bien sûr connaissance lorsqu’il disait que la France avait tout au plus commis quelques « erreurs politiques » au Rwanda.

Réarmement dans l’impunité

Human Rights Watch indique donc dès... 1995 que le gouvernement français a fourni « cinq cargaisons d’armes à l’ancien régime rwandais entre mai et juin 1994 », soit plus d’un mois après le début du génocide.

Mais contrairement aux déclarations qui font aujourd’hui l’actualité, l’ONG nous informait que ces livraisons d’armes avaient également eu lieu pendant le génocide.

« Human Rights Watch note que les flux d’armes à destination de la FAR n’ont pas été immédiatement suspendu par la France après l’imposition de l’embargo sur les armes voté le 17 mai 1994. Au contraire, ils ont été détournés vers l’aéroport de Goma, au Zaïre, à défaut de pouvoir être livrés à la capitale du Rwanda, Kigali, où faisait rage les combats entre les FAR et le FPR rebelle ainsi que du fait que la présence internationale rendait ces expéditions extrêmement difficiles. »

Human Rights Watch a appris du personnel de l’aéroport et d’hommes d’affaires locaux que cinq livraisons contenant du matériel d’artillerie, des mitrailleuses, des fusils d’assaut et des munitions fournis par le gouvernement français sont parvenues à Goma, entre mai et juin 1994. Ces armes ont été acheminées par des membres de l’armée zaïroise et livrées aux FAR à Gisenyi. Selon l’ONG, ces livraisons constituaient une violation flagrante de l’embargo imposé par l’ONU et sont d’autant plus condamnables que les destinataires étaient en train d’exécuter le génocide.

Le rapport de l’ONG se base également sur le témoignage du vice consul de la France à Goma, M. Jean Claude Urbano, qui justifiait ces livraisons en indiquant que les contrats avaient été négociés avant l’imposition de l’embargo des Nations unies, ce qui selon lui autorisait qu’on livre des armes aux génocidaires :

« Pendant toute la durée de l’opération turquoise, les FAR ont continué a recevoir des armes dans la zone contrôlée par les Français via l’aéroport de Goma... les autorités françaises n’ont rien fait pour interdire ces approvisionnements et ne les ont même pas signalés à la commission créée par la Résolution 918 du conseil de Sécurité des Nations unies »

Si Joost Hiltermann, directeur du Arms Project à l’initiaive du rapport d’Human Rights Watch écrivait en 1995 qu’il était « convaincu que [son] rapport ne fait qu’effleurer les conditions de la participation de la France », les livraisons d’arme par la France aux génocidaires pendant le génocide et les complicités financières des banques françaises pour les payer sont de plus en plus étayées depuis.

Participation directe de la France au génocide

Si on apprend aujourd’hui que l’opération Turquoise était initialement une opération offensive destinée à combattre le FPR - même si cette phase offensive n’aurait pas eu lieu et que les armes confisquées aux forces génocidaires leur ont finalement été rendues au Congo, ne perdons cependant pas de vue la participation directe de l’armée française dans le génocide évoquée par le président rwandais, à l’heure des vingtièmes commémorations.

L’attention portée par ces révélations, assez incroyables au vu de la désinformation distillée depuis tant d’années par l’Etat français, sa classe politique et son armée, ne doivent en effet pas nous faire oublier l’engagement français pendant le génocide.

« Interrogez les rescapés du massacre de Bisesero en juin 1994 et ils vous diront ce que les soldats français de l’opération Turquoise y ont fait. Complices certes, à Bisesero comme dans toute la zone dite ’humanitaire sûre’, mais aussi acteurs », rappelait le Président Kagame à la veille du 20ème anniversaire du Génocide des Tutsi du Rwanda.

Deux livres d’analyse et de témoignages reviennent sur l’histoire de Bisesero, Vendredi 13 à Bisesero, de Bruno Boudiguet, et Bisesero - Le ghetto de Varsovie rwandais, de Serge Farnel. Ils évoquent la participation directe de soldats « Blancs », présentés par des témoins - pour la plupart des miliciens - comme « Français », dans le grand massacre du 13 mai 1994, qui aura coûté la vie à près de 40 000 Tutsi, hommes, femmes et enfants.

La responsabilité de la France au Congo (RDC)

« La France a rendu aux militaires rwandais réfugiés dans les camps du Zaïre les armes qui leur avaient été confisquées. » C’est sans aucun doute l’information la plus importante qu’il faut retenir du témoignage d’Ancel.

Vers la mi-juillet, nous avons vu arriver une colonne de camions civils et j’ai reçu l’instruction de charger les conteneurs d’armes sur ces camions, qui les ont emmenées ensuite au Zaïre pour les remettre aux forces gouvernementales rwandaises.
— Guillaume Ancel, interrogé par Mehdi Ba, Jeune Afrique

Car si ces révélations sont avérées, elles sont « de nature à remettre en cause la version ’officielle’ qui circule depuis 20 ans maintenant » sur l’opération Turquoise et le rôle joué par l’armée française au Rwanda, comme l’indiquent Jeune Afrique et France Culture, elles permettent surtout de saisir les responsabilités françaises dans la déstabilisation de tout le Kivu et ses tragiques conséquences pour les populations de la République du Congo, depuis vingt ans.

En réarmant les forces génocidaires - que l’armée congolaise et les troupes de la Brigade d’intervention de l’ONU combattent aujourd’hui encore, l’armée française est pleinement responsable des millions de morts congolais.

A l’aune de ces nouvelles informations, nous vous invitons à relire l’article de Jacques Morel, publié sur ce site, « La responsabilité de la France dans les guerres au Congo ex-Zaïre » et les nombreuses dépêches publiés par L’Agence d’information.

Car la complicité militaire française avec les forces génocidaires en déroute au Zaïre (actuelle République Démocratique du Congo) ne s’arrête pas à l’exfiltration des génocidaires et aux livraisons d’arme. Human Rights Watch rapporte ainsi, dans son rapport “Rwanda/Zaïre Rearming with Impunity. International Support for the Perpetrators of the Rwandan Genocide”, que les militaires et miliciens génocidaires ont continué à recevoir une formation militaire dans un camp militaire français en République centrafricaine.

Si, comme l’indique Human Rights Watch, l’armée française a transporté des hommes des FAR, dont le colonel Théoneste Bagosora, et des miliciens, parmi lesquels l’un des chefs Interahamwe, Jean- Baptiste Gatete, depuis Goma et vers des destinations non identifiées sur une série de vols entre juillet et septembre 1994, le soutien apporté par la France aux génocidaires rwandais en exil a été constant.

Tous les Congolais doivent être très attentifs aux suites données aux déclarations de Guillaume Ancel qui confirment les responsabilités françaises dans l’embrasement du Kivu.


Deux rapports à lire :

• Human Rights Watch, Rwanda/Zaire, Rearming with Impunity - International Support for the Perpetrators of the Rwandan Genocide, Vol 7, 4, May 1995.
— http://www.hrw.org/reports/1995/Rwanda1.htm.

• Rapport final de commission internationale d’enquête chargée de recueillir des renseignements et d’enquêter sur les informations faisant état de la vente ou de la fourniture d’armes et de matériel connexe aux anciennes forces gouvernementales rwandaises dans la région des Grands Lacs, en violation des résolutions 918 (1994), 997 (1995) et 1011 (1995) du Conseil de sécurité, 18 novembre 1998. ONU, S/1998/1096.— http://www.francerwandagenocide.org/documents/98s1096.pdf

Les déclarations de Guillaume Ancel :

A lire : Interview de Guillaume Ancel (Jeune AFrique)

A écouter : Interview de Guillaume Ancel (France Culture).


A lire également :

« Kagame relance la responsabilité de la Belgique et la France dans le génocide » (RNA)

• Kagame : « La France a contribué à l’émergence d’une idéologie génocidaire au Rwanda » (On s’étonnera du titre de l’article de Libération, quand Paul Kagame affirme dans ce dernier que « La France a été impliquée au Rwanda avant et pendant le génocide »)

• Un peu d’humour : L’honneur de la France, par Alain Juppé

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Mis en ligne par Safari
 8/04/2014

[1Kouchner note donc que la France est complice de génocide, dans la mesure où elle fourni des armes aux génocidaires pendant l’accomplissement de ce dernier, et « jusqu’en août 1994 ». Les hommes politiques et militaires français responsables de cette complicité - fourniture de moyens - doivent être traduits devant les tribunaux.

[2Human Rights Watch - “Rwanda/Zaïre Rearming with Impunity. International Support for the Perpetrators of the Rwandan Genocide”, 2 mai 1995.

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